Cher Xavier, Tu as donc décidé de venir passer un dimanche à Paris, dans les quartiers chics, pour parler d'élevage. Puisque nous sommes allés dans les quartiers populaires avec la Ferme à Paris, il fallait bien équilibrer la balance. Nous avons pourtant de la difficulté à saisir ton intention...

En effet, tu dis vouloir sauver l'élevage et nous sommes satisfaits que tu relayes, de fait, « Sauvons l'élevage », la campagne que nous menons depuis près d'un an. Néanmoins, nous aimerions aussi que les revendications que tu portes habituellement aillent dans ce sens.


Tu soutiens les choix politiques qui favorisent la disparition des paysans, et en premier lieu des éleveurs. Il faut d'ailleurs rendre hommage à ton efficacité dans la défense de ce système d'agriculture productiviste, qui pousse à l'agrandissement des exploitations, au détriment des plus petites, sources d'emploi et de vie des territoires.
Mais ce double langage doit être fatiguant à la longue : un discours dans les salons des ministères, et un autre devant les paysans. Tu nous dis, par exemple, qu'il faut immédiatement revaloriser les prix du lait et de la viande. Nous sommes d'accord avec toi ! Mais dans les faits, quand les représentants de ton syndicat se retrouvent dans les conseils d'administration des coopératives, ils refusent soudain de prendre en compte les coûts de production, sous prétexte de conquête des marchés mondiaux.

De la même manière, tu demandes une simplification des normes. Pourtant, ce sont les excès des uns, ceux qui suivent le modèle que tu défends, qui ont entrainé la multiplication de normes contraignantes pour tous. On le sait, le poids sur les éleveurs est énorme, et tu y as bien contribué en aggravant par exemple la conditionnalité de l'accès aux aides pour les petits ruminants via la Fédération Nationale Ovine. Tu as aussi validé, dans le cadre de la directive nitrates, les normes vaches laitières qui pénalisent les systèmes herbagers, pourtant plus vertueux.

Tu as fait de l'environnement un problème alors qu'il s'agit d'un défi à relever. Aujourd'hui les études montrent bien que les fermes laitières les plus exemplaires, par exemple dans la gestion des nitrates grâce à la valorisation de l'herbe, ont des revenus supérieurs parce qu'elles sont plus économes en intrants. Les questions environnementales ne sont donc pas inconciliables avec le travail d'éleveur, au contraire. Il faut seulement que les moyens leurs soient donnés de vivre de leur travail, en cohérence avec leur milieu.

De plus, tu n'es pas sans savoir que l'avenir de l'élevage dépend aussi de la PAC* qui va être mise en place. L'écart de revenus entre grandes cultures et élevage ne cesse de s'accroître. Un rééquilibrage des aides est donc indispensable. Mais ton syndicat s'y oppose et tu refuses même le plafonnement à 300 000 euros proposé par la Commission européenne, ainsi que la surprime aux premiers hectares. Ils sont pourtant nécessaires, avec le couplage maximum des aides sur les troupeaux ruminants, pour mettre fin à une rente de situation intolérable des grandes exploitations. De la même manière, tu veux ponctionner le second pilier pour alimenter le premier alors qu'il faut faire l'inverse ! Le second pilier est indispensable pour soutenir l'élevage dans les zones difficiles.

Il faut se rendre à l'évidence : tu dis vouloir faire de l'élevage une cause nationale, mais tu défends un modèle qui élimine les éleveurs. C'est d'ailleurs bien ce qui est apparu quand tu as soutenu l'exclusion d'une majorité d'entre eux de l'aide à l'engraissement des jeunes bovins. Ce modèle ne peut pas faire de l'agriculture « une chance pour la France »1 comme tu le revendiques. La chance pour la France, confrontée à de graves problèmes d'emplois, serait de contribuer à l'installation de paysans nombreux, là où tu pousse vers toujours plus d'agrandissement et de concentration qui créent des exploitations très difficiles à reprendre.
Nous n'en pouvons plus de ton double discours. Tu auras beau nous parler d'une « agriculture vraie, qui nourrit et fait vivre », nous savons qu'il n'en est rien. Tu dis que « ce n'est pas un jeu », et bien on ne joue pas, justement. Face à ton personnage fabriqué de défenseur de l'élevage, nous continuerons de défendre tous les éleveurs, en portant des revendications qui leur donnent un avenir à tous.
 
Laurent Pinatel, Porte-parole de la Confédération paysanne
1 Citations tirées du communiqué de presse FNSEA*/JA* « L'agriculture pour de vrai ! », daté du 5 juin 2013.

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